Erdogan, la bière et les janissaires

Cette semaine, nous interrogeons des événements survenus récemment en Turquie pour revenir sur le lien entre pouvoir, alcool et ottomanisme…

1.pngLe 17 juin, à Istanbul, les occupants d’une petite boutique de musique du quartier de Cihangir ont dû faire face à des voisins extrêmement agressifs pendant la soirée de lancement du dernier CD de Radiohead. Le prétexte : ils buvaient de l’alcool pendant le mois de Ramadan. Comme c’est le mois le plus saint de l’année, on tient le jeûne, et on ne consomme surtout pas d’alcool… Quitte à flanquer des baffes à ses voisins pour ponctuer le message.

L’agression émanait de particuliers, mais pour beaucoup de stambouliotes elle vient renforcer le discours du gouvernement, qui se fait toujours plus critique à propos de l’alcool. C’est d’autant plus problématique que Cihangir est en fait un des rares quartiers où l’on peut se promener tranquillement avec une bière à la main. Alors, le lendemain se sont rassemblés quelques manifestants (trop) solidement encadrés par la police. Ils n’étaient pas là simplement pour l’amour de la bière : ils étaient là parce que cette affaire d’alcool et de voisinage est en fait le symbole trivial mais univoque d’un autoritarisme montant.

Boire ou ne pas boire, telle est la question

L’actuel président Tayyip Erdogan n’est pas non plus fan de bière, ni de Radiohead… Sa politique relève de ce qu’on appelle souvent l’Ottomanisme : s’appuyer sur l’héritage ottoman pour rétablir la grandeur de la Turquie. Le package il met le rayonnement régional – à l’image de l’ancien Empire ottoman ; et bien sûr l’islam, pas juste pour ceux qui le veulent, mais avec un souci de contrôler la bonne moralité de tous les citoyens. L’alcool est un de ses chevaux de bataille : la vente et la consommation en sont de plus en plus encadrées, depuis le couvre-feu après lequel la vente et l’achat en sont interdit, jusqu’au périmètre de protection autour des lieux religieux en-deça duquel on ne saurait en boire, etc.. Par contrecoup, c’est aussi en train de devenir un symbole de résistance : le poing fermé avec un décapsuleur est une image qui a beaucoup tourné ces derniers temps sur les réseaux sociaux turcs…

L’histoire ottomane se prête très bien à la construction d’un mythe des origines, facilement réutilisable en politique. C’est une histoire riche, prestigieuse : celle d’un Empire de cinq siècles qui s’est dressé à l’intersection de trois continents. Le 29 mai Erdogan avait fêté à grand renfort de déguisements l’anniversaire de la prise de Constantinople : cet épisode célébrissime où, en 1453, Mehmed II conquit la capitale byzantine, et s’affirma comme le successeur des empereurs de Byzance, c’est-à-dire en réalité des Empereurs romains d’Orient. Il est le premier sultan à avoir pu prendre le titre d’Empereur, et de César.
Mais un Empire de cinq siècles a forcément plusieurs histoires à raconter. Par exemple, l’histoire de Bayezid II, le sultan qui voulait interdire l’alcool…

Malheur au sultan qui fait fermer les tavernes !

Nous sommes en 1508, et les Vénitiens viennent d’apprendre une nouvelle importante : à Istanbul, les janissaires se sont révoltés contre Bayezid II. Les janissaires sont les troupes d’élites de l’Empire – tellement célèbres qu’aujourd’hui Erdogan s’entoure d’acteurs déguisés en janissaires pour les reconstitutions historiques. Révolte, donc, car Bayezid vient de promulguer une loi qui n’est pas du tout à leur goût : il a fait interdire la consommation d’alcool à tous les Turcs – dans le langage de l’époque, comprenez ses sujets musulmans. Les janissaires tiennent quatre jours (bel effort !), puis se rebellent et vont piller les tavernes. Un peu dépassé, le sultan annule sa loi : les janissaires ont gagné, et n’en déplaise à certains, ils aiment boire.
Jusque-là, chacun semblait réguler sa consommation : quelques interdictions ont été signalées, mais difficilement appliquées. Car au sommet même de l’Etat l’alcool n’est pas banni : les rapports vénitiens indiquent quel sultan boit ou ne boit pas, selon son degré de piété… avec souvent des changements observés en milieu de vie. Alors pourquoi cette interdiction soudaine en 1508 ?

(Ne pas) boire pour oublier

C’est encore un problème politique qui se cache derrière cette sombre histoire de taverne. À cette époque, l’alcool n’est pas le symbole de l’Occident, de la colonisation, ou plus largement de la débauche… À ce moment, l’Europe est tellement désunie et traversée par des guerres internes, qu’aucun sultan ne se sent vraiment menacé de ce côté.
En réalité, le danger vient alors de l’est : sur le front oriental de l’Empire ottoman est en train de se créer rapidement un grand État chiite, qui deviendra le royaume safavide – et qui va rester le rival des Ottomans jusqu’au XVIIIe siècle. Or dans les premiers temps de cet État, on boit de l’alcool… Donc si Bayezid interdit la consommation d’alcool, c’est sans doute plus qu’un simple contrôle des mœurs : c’est pour forcer ses serviteurs à réaffirmer leur fidélité, pour s’assurer qu’il n’y a pas de traitres à l’intérieur de sa capitale. D’ailleurs, cette même année, il prend une série de mesures similaires : il interdit de parler du leader chiite, d’utiliser des pièces qu’il aurait frappé… bref, il essaie de contrôler les opinions.
Exhumer cette histoire des chroniques vénitiennes est assez ironique, parce que c’est se rappeler que les janissaires – un des piliers de la mémoire collective de l’Ottomanisme – n’étaient pas des saints… mais des soldats qui fréquentaient les tavernes. C’est aussi voir que derrière les questions de contrôle des bonnes mœurs – et l’alcool en fait partie – se jouent en fait des questions d’allégeance politique.

Pour aller plus loin :

  • Robert Mantran, Histoire de l’Empire ottoman, Fayard, 1989.
  • François Georgeon, Nicolas Vatin, Gilles Veinstein, Dictionnaire de l’Empire ottoman, Fayard, 2015.
  • Jean-François Pérouse, Nicolas Cheviron, Erdogan, nouveau père de la Turquie ?, Bourin, 2016.
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