L’état d’urgence, entre prince et tyran

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Au Moyen Âge, accuser un prince de tyran était grave. Pourtant, la différence est parfois fine. Peut-être comme les glissements de l’État de droit dans les démocraties.

Qu’est-ce qui distingue un gouvernement légitime d’un gouvernement illégitime ? Nos esprits modernes, nourris par les Lumières et la Révolution française, auraient tendance à répondre que le gouvernement légitime est celui qui vient du peuple, se prononçant à travers des élections libres. L’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) le rappelle en 1990 dans son document de Copenhague : « La volonté du peuple, exprimée librement et équitablement dans le cadre d’élections périodiques et honnêtes, est le fondement de l’autorité et de la légitimité de tout gouvernement » (§6). La volonté du peuple : voilà aussi ce qui guide les mouvements de contestation politique aujourd’hui, de Podemos à Nuit Debout.

Mais bien sûr, ce n’est jamais aussi simple… Un gouvernement élu peut devenir autoritaire, que ce soit de façon permanente ou temporaire. C’est ce qui se passe, de façon légale, dans nombre de démocraties. Et finalement, n’est-ce pas ce que fait l’état d’urgence : suspendre un temps l’État de droit en considérant que le gouvernement élu sait mieux que nous ce qui est bon ? Est-ce que l’état d’urgence serait une forme de tyrannie au cœur de la démocratie ?

Quand devient-on tyrannique ?

Tyran ! Voilà une accusation qui portait au Moyen Âge ! Inspiré par la philosophie d’Aristote, un juriste du XIVe siècle comme Bartole de Sassoferrato a cherché à définir ce qui permet de différencier un prince légitime, d’un tyran illégitime. L’origine du gouvernement est d’abord à considérer : si le gouvernement a pris le pouvoir par la force, s’il a usurpé son titre, il y a de bonnes chances pour qu’il soit tyrannique… Ensuite, c’est l’exercice concret du gouvernement qui est scruté. Le gouvernement qui ne sert plus le bien commun, mais qui est au service d’intérêts particuliers, celui-là est tyrannique.  En gros, si un prince commence à être plus intéressé par violer ses sujettes, faire la guerre pour donner des terres à ses bâtards, et amasser des richesses pour son propre compte, l’affaire est vite entendue. Le prince légitime doit au contraire se marier de façon judicieusement politique, faire la guerre pour asseoir la stabilité de son État et maintenir un budget public équilibré pour faire prospérer son gouvernement. Vous voyez, la distinction est parfois subtile : on glisse si facilement de l’un à l’autre…

Prince ou tyran, la limite est vite franchie. Prenons les Sforza, qui gouvernent Milan de 1450 à 1535. Le premier duc de la famille, Francesco, a réussi à se construire une image princière malgré le fait qu’il a conquis Milan à la pointe de son épée, ravageant, tuant et affamant la population. Mais il est le conquérant ; il est le prince guerrier, mais également diplomate puisqu’il réussit à réaliser l’impossible : faire la paix entre les États italiens. Il aurait pu être le tyran usurpateur, il devient un héros de l’Italie renaissante. Son fils, Galeazzo Maria, aurait pu suivre son chemin : il construit une cours artistique brillante, il aurait pu devenir une figure de prince mécène. Mais son gouvernement est rapidement dénoncé comme tyrannique. Sa vie débauchée et ses accès de violence le font devenir le symbole même de la tyrannie à abattre : il est assassiné par une conjuration en 1474.

Une tyrannie pourtant bien confortable

Si un gouvernement peut si facilement basculer du côté obscur, donc du côté de la tyrannie, c’est peut être aussi que la population le laisse faire car il faut bien l’avouer, la tyrannie est bien confortable parfois… Le temps passant, l’habitude venant, le danger vient aussi de l’endormissement des sens et de l’esprit critique. Le tyran est avant tout celui qui décide pour ses sujets : c’est certes problématique, mais tellement reposant.

Et finalement, je me demande si c’est si différent aujourd’hui quand nous nous remettons aux décisions d’un gouvernement que nous avons élu. À échéance régulière, ce gouvernement remet la décision au peuple, mais entretemps, il garde un pouvoir que nous contrôlons peu. Ce faisant, le jugement critique s’émousse et la confiance qu’on accorde à ses dirigeants peut vite basculer dans la paresse d’esprit. La peur de la tyrannie doit servir à garder vivante notre vigilance.

Car même les tyrans semblaient  parfois œuvrer pour le bien commun, du moins en façade, et ainsi endormir les oppositions. La Renaissance est pleine de ces paradoxes, de princes magnifiques, splendides et magnanimes, mais qui en même temps instaurent d’une main de fer leur domination. Au tournant du XVe siècle, les tyrans ne sont plus ces êtres assoiffés de sang, qui livrent leurs opposants à leurs chiens et se vautrent dans la débauche. Ce sont des souverains cultivés et raffinés, qui exercent la justice et assurent la prospérité, tout en réprimant les oppositions et la contestation. Oublié Bartole : on arrive à Machiavel qui évacue toute référence à la tyrannie en proposant une nouvelle définition du Prince, qui ressemble à s’y méprendre aux tyrans des siècles passés. Toute l’ambiguïté du pouvoir tyrannique est finalement résumée dans cette citation de Guichardin, historien du XVIe siècle, sur Laurent de Médicis, dit Laurent le Magnifique : « il aurait été impossible d’avoir un meilleur tyran ».

Nous sommes en train de finir notre sixième mois d’état d’urgence, et tout le monde semble l’avoir oublié. Peut-être avons-nous fini par décider que cette situation était finalement la meilleure pour tout le monde : une diminution temporaire de nos libertés acceptée par tous, menée par un gouvernement légitimement élu pour mener une « guerre contre le terrorisme ». Encore faut-il garder à l’esprit que le glissement du gouvernement légitime vers « le meilleur tyran », puis vers la tyrannie tout court est rapide et surtout, qu’à partir d’un certain point, elle est irréversible.

Pour aller plus loin :

– Patrick Boucheron, Conjurer la peur : Sienne, 1338 : essai sur la force politique des images, Paris, 2013.

– Monique Cottret, Tuer le tyran ? Le tyrannicide dans l’Europe moderne, Paris, 2009.

– Renaud Villard, « Le tyran et son double : la captation du tyrannique par le prince italien au XVIe siècle », Cahiers de la Méditerranée, n° 66, 2003, p. 15-36.

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3 réflexions sur “L’état d’urgence, entre prince et tyran

  1. Certes nous finissons notre 6e mois d’état d’urgence mais la forte contestation interne (les frondeurs, les ministres qui partent comme Taubira récemment) et externe (les manifestations de la COP 21 à aujourd’hui) montrent bien que quelques français ne veulent pas être privés de leurs libertés. Or la question se pose maintenant chez certains de savoir si il ne faudrait pas changer notre système de représentation et faire avancer notre démocratie indirecte vers une plus directe. Mais sinon merci pour cet article fort intéressant pour le point de vue que les gens peuvent avoir sur le pouvoir politique.

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